Est-ce qu’on est sur scène pour refléter un public, ou le constituer ?

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IETM organisera sa réunion plénière à Bruxelles, du 23 au 26 novembre 2017, l’accent sera mis sur la position de l’arts à l’époque du populisme. Le populisme est considéré comme une idéologie, un mouvement ou simplement un style. Il est perçu par certains comme une arme contre la démocratie, car il rétrécit l’espace réservé à la pluralité et par d’autres comme le dernier espoir de la démocratie, car il rapproche les politiciens du peuple. Cette série d’articles explorent comment le secteur d’arts belge confronte ce phénomène complexe.

Éric Fassin est sociologue et professeur en sciences politiques à l’université Paris VIII. Sa recherche porte sur les politiques liées à la sexualité et les minorités ethniques et l'intersectionalité de ces dernières dans une perspective comparative (en particulier en lien avec les problématiques d'immigration en Europe). Il est l’auteur notamment de Gauche : l’avenir d’une désillusion (2014) ; Démocratie précaire : Chroniques de la déraison (2012) et a participé à l’ouvrage collectif Roms et Riverains. Une politique municipale de la race (2014).

Dans son ouvrage « Populisme : le grand ressentiment », Éric Fassin pose un regard critique sur le populisme de gauche. De la représentation politique aux représentations artistiques, et à la représentation théâtrale, il n’y a qu’un pas. Nous avons rencontré Éric après sa conférence/débat à l’UPJB (Union des Progressistes Juifs de Belgique) à Bruxelles en septembre dernier. Il fait le pari de l’intelligence.

Sylvia Botella : Au regard de votre ouvrage « Populisme : le grand ressentiment », qu’est-ce que le populisme ?

Éric Fassin : Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de poser une sorte de définition universelle du populisme qui serait valable aussi bien pour la Russie et les États-Unis du XIXe siècle que pour l’Amérique latine au XXe siècle ou la France et l’Espagne d’aujourd’hui. Je ne pars pas d’une essence du populisme, dont il s’agirait de préciser les variantes. Je préfère utiliser l’adjectif pour parler de stratégie populiste. Mon point de départ est le suivant : pendant longtemps, en France et ailleurs, ce mot péjoratif a servi uniquement à qualifier l’extrême droite ; ensuite, il a été utilisé pour disqualifier des critiques de gauche de l’Europe néolibérale. Mais depuis quelques années, il y a une stratégie populiste revendiquée à gauche : qu’il s’agisse de la France Insoumise ou Podemos, se référant à Chantal Mouffe et Ernesto Laclau. Ma question est donc : « est-ce que le populisme de gauche est une bonne stratégie politique » ? Et ma réponse est : « non ». Et j’essaie de le démontrer.

Sylvia Botella : Comment peut-on penser au théâtre la question de la représentation et celle de la démocratisation de l’accès à la culture à l’ère des populismes ?

Éric : Parler de populisme, c’est parler de politique, et même plus précisément de politique électorale. Je parlerai donc de culture avec prudence ! Je m’intéresse à la question de la représentation dans tous les sens du terme : la représentation politique, bien sûr, mais aussi les représentations artistiques, et encore la représentation théâtrale. Au-delà du jeu de mots, je m’attache au fait qu’un ensemble de discours publics contribuent à définir des représentations du monde : la politique, l’art, la littérature et le théâtre, mais aussi la sociologie ou le droit. Représenter le monde, c’est s’employer à en imposer une représentation. C’est pourquoi la représentation est un enjeu politique – voire l’enjeu politique par excellence.

Le populisme vise à représenter le peuple. Cela peut fonctionner en un double sens : d’un côté, le refléter ; de l’autre, le construire. Dans le premier cas, on suppose qu’il existe un peuple préalable à sa représentation. Dans le second, on veut le faire exister. Cette deuxième conception est performative ; on comprend qu’elle se rapproche de la performance. Le lien avec le théâtre, et les autres arts de la scène, se joue peut-être là : comment comprendre ce qu’est un public ? Comme le peuple, on peut considérer qu’il préexiste à la représentation ou bien au contraire qu’on le fait advenir. C’est entre ces deux positions que se joue une politique du public, comme se joue une politique du peuple. Est-ce qu’on est sur scène pour refléter un public, ou le constituer ? Cela permet de déplacer la question de l’élitisme culturel.

C’est un fait : tout le monde ne va pas au spectacle. Il y a des différences culturelles, qui sont pour une part des différences de classe. Mais nous savons bien aujourd’hui que ce sont aussi des différences racialisées. La couleur du public n’est pas représentative des couleurs de la société. On a donc raison de s’interroger sur l’écart entre les présents et les absents, qui renvoie à une hiérarchie sociale. La question de l’élitisme est donc légitime – et même nécessaire. Toutefois, au-delà du constat, il importe de s’interroger sur la réponse apportée à ce problème. Il ne s’agit pas forcément de donner aux gens ce qu’ils attendent, dans l’espoir de les attirer. En réalité, les gens ne demandent pas forcément quelque chose. Il faut créer une demande, autrement dit, on peut s’attacher à constituer un public, en lui proposant des représentations qui reflètent tout le monde. C’est là que se joue l’analogie entre peuple et public.

Sylvia Botella : Il y a de fait la question du public qui jaillit de la question de la représentation. Comment le sociologue appréhende t-il cette question-là ?

Éric : En effet, la question du public n’est pas extérieure au contenu des représentations : le destinataire fait partie du spectacle – de la performance. Je m’explique. Je pense à la controverse de Exhibit B de Brett Bailey (ndlr, créé au Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles en 2012). Je suis intervenu à deux reprises. Une première fois, après avoir vu cette installation ou performance au Festival d’Avignon en 2013. Comme beaucoup de spectateurs, j’étais bouleversé, pas seulement par le spectacle de la cruauté raciste, mais par le regard des comédiens noirs, fixé sur les spectateurs… blancs. J’avais écrit un texte dans Libération : « La race, ça nous regarde » (en jouant sur le double sens de l’expression). Mon argument était que le public dans cette création qui parle de race se découvrait « blanc » ; il ne pouvait plus l’ignorer.

Un an plus tard, Exhibit B venait à Saint-Denis. La différence avec Avignon, c’est que le public de la Seine-Saint-Denis n’est pas uniformément blanc. La controverse éclatait, avec une mobilisation contre le racisme de cette « exhibition » par des noirs. En face l’incompréhension des autorités culturelles : « Brett Bailey est antiraciste ; comment pouvez-vous jugez un spectacle que vous n’avez pas vu ? » Autrement dit : « Vous ne comprenez rien à la culture ! » En effet, la plupart des manifestants noirs appartenaient souvent au monde de la culture, ou plutôt, ils s’y sentaient marginalisés – relégués aux marges. L’incompréhension rencontrée lors de la controverse allait redoubler ce sentiment d’exclusion.

Je suis donc intervenu une deuxième fois, dans Le Monde, pour analyser comment la polémique changeait la performance. Car, fait remarquable, le dispositif mis en place par Exhibit B inclut le spectateur. Il fait partie des matériaux qui composent ces tableaux vivants. La question du public n’est donc pas extérieure à l’œuvre. Il est légitime que le public qui participe à l’installation, intervienne et demande des comptes sur le rôle qui lui est assigné. « L’art aussi, ça me regarde ! » Ces questions politiques (ici, l’élitisme) ne sont donc pas extérieures à l’art ; elles y sont inscrites. On ne doit pas penser que le public est hors de l’art, sinon, il reste dehors…

La question du public me concerne aussi quand j’interviens en tant que sociologue. Je ne cherche pas à dire aux gens ce qu’ils pensent déjà. Je m’emploie à déplacer les questions, à les poser autrement qu’elles se posaient. Mon travail de sociologue consiste donc à proposer des représentations qui ne sont pas déjà installées, établies, fixées. Dire quelque chose d’un peu différent, ce n’est pas m’adresser à un public déjà constitué ; c’est vouloir apporter un questionnement un peu différent. Une manière différente de regarder, de se représenter les choses. Mais cela veut dire que le public est associé à ma réflexion. Ses incompréhensions et ses désaccords font partie de ce que j’essaie d’intégrer à ma pensée au moins autant que son approbation et sa complicité.

Ceci est vrai pour la sociologie, les arts de la scène, et la politique : il s’agit de faire en sorte que des gens puissent voir le monde d’une manière qui leur permette de comprendre ce qu’on raconte, d’entrer dans cette perspective, de partager cette représentation. Nos gouvernants ont tendance à croire qu’il faut faire des enquêtes de marché, qu’on appelle des sondages, pour ensuite répondre à la demande des « clients ». La politique démocratique, et aussi l’art démocratique me paraissent relever d’une logique inverse. Il faut plutôt aider à créer ce qui n’est pas encore là : un public nouveau constitué par une représentation politique ou artistique. D’où l’importance pour moi de faire le pari de l’intelligence du public. Les gens sont capables de comprendre ce que je raconte. Ce ne sont pas des imbéciles et il ne faut pas les prendre pour tels. Il y a donc une demande d’intelligence qui est aux antipodes du pari de ceux qui, à la télévision par exemple, croient que les gens ne veulent pas penser.

Cet article a été initialement publié sur HowlRound le 21 Novembre 2017. Lisez l'article original.

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