©Matthew Perkins
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Réaction en dix points sur la proposition de règlement de la Commission européenne établissant le programme Europe créative (2021-2027)

Les points sont présentés au nom du secteur des arts du spectacle. Elaboré par l'IETM et co-signé par Circostrada, EDN, ETC et In-situ.

« Le programme qui lui succédera peut jouer un rôle important dans la réponse au populisme par la promotion de la diversité culturelle, la tolérance et la compréhension mutuelle. Par conséquent, le programme développera la dimension citoyenne de ses activités »[1].

Europe créative, l'actuel programme de l'UE pour les secteurs culturels et créatifs, a prouvé son potentiel pour créer des liens interpersonnels et un engagement émotionnel au-delà des frontières nationales. Il est le ciment le plus solide du projet européen et le fondement indéniable d'un avenir européen commun. La mobilité et la coopération artistiques au-delà des frontières sont indispensables lorsqu'il s'agit de cultiver la compréhension mutuelle, la solidarité et la réflexion au-delà des paradigmes nationaux. Le besoin d'échanges internationaux n'est pas suffisamment pris en compte au niveau des États membres et au niveau de certaines évolutions politiques actuelles, tant au sein de l'UE qu'au-delà de ses frontières. Ce manque de prise de conscience est un obstacle à la mobilité et aux partenariats internationaux. Par conséquent, un programme européen pour la culture est indispensable pour continuer à promouvoir la coopération internationale, la mobilité des opérateurs culturels et des créations artistiques.

En outre, le programme Europe créative a joué un rôle crucial dans le soutien au développement du secteur par la création d'un forum paneuropéen pour accumuler et échanger des connaissances sur, entre autres, des modèles de gestion durables, pour tirer profit des opportunités des technologies numériques et pour nouer des liens avec le public.

Le 30 mai, la Commission européenne a publié sa proposition de règlement établissant le programme             « Europe créative » pour 2021-2027. Nous saluons le nouveau programme autonome pour les secteurs de la culture et de la création (SCC), dont le budget a été augmenté de 1,85 milliard d'euros et  qui est voué à être augmenté plus significativement. Nous approuvons également la reconnaissance par la Commission du rôle de la culture dans le renforcement de communautés inclusives et cohésives, ainsi que l'intention du programme de soutenir les initiatives qui contribuent à une société européenne socialement plus inclusive.

Le récent rapport de la Commission sur l'évaluation à mi-parcours du programme actuel indique que             « Europe créative abordera de manière équilibrée les deux objectifs généraux du programme, à savoir la diversité culturelle et la compétitivité, en tenant compte de la dimension multiforme du programme ainsi que de ses objectifs culturels, sociaux et économiques ». La nouvelle proposition prétend également tenir compte de la « double nature des secteurs culturels et créatifs », de leurs vertus artistiques ainsi que de leur utilité économique.

Pourtant, le rapport est beaucoup plus axé sur les affaires et la croissance. En effet, il est bien plus spécifique et plus détaillé en ce qui concerne les secteurs qui sont les plus susceptibles de contribuer à la croissance économique et à l'emploi. Ainsi, les priorités sociétales et citoyennes du programme passent au second plan.

Cette situation est en contradiction avec la réalité actuelle de l'UE, confrontée à des tendances eurosceptiques et à la désintégration sociale. Dès lors, il est nécessaire de concevoir des espaces inclusifs et transfrontaliers pour un dialogue égal entre ses citoyens et ses multiples communautés. En outre, l'orientation de la proposition axée sur l'industrie ne correspond pas au discours du nouvel agenda. Cet agenda ambitieux pour la culture, récemment publié, met en avant la reconnaissance tant attendue de la valeur des arts et de la culture pour la cohésion sociale.Il permettra de construire une véritable communauté entre Européens, basée sur des valeurs communes, un sentiment de solidarité et une citoyenneté active.

Compte tenu de ce déséquilibre, et en plus de réagir aux initiatives sectorielles spécifiques, nous appelons à un soutien égal à tous les secteurs culturels et artistiques, y compris ceux qui ont le plus besoin d'un soutien public, en raison du temps et des efforts humains qu'ils déploient. En effet, nous croyons que c'est le seul moyen juste et efficace pour promouvoir la diversité des expressions culturelles en Europe.

De plus, nous attirons l'attention des institutions européennes et des États membres sur les points suivants lors de la conception d'un programme réellement adapté aux secteurs culturels et créatifs européens :

1. La véritable valeur des arts

Le rapport soutient que les secteurs de la culture et de la création « favorisent l'excellence européenne sur la scène mondiale, renforçant ainsi le positionnement mondial de l'Union ». Pour que le programme soit complet et englobe les arts, il doit tenir compte du fait que la plus grande valeur des arts réside dans leurs capacités à faciliter un dialogue égal et à créer des ponts humains entre différentes réalités, mentalités et identités, plutôt que de promouvoir des concepts politiques.

2. Des ressources suffisantes

Le budget du programme est dit « renforcé ». Il en découle logiquement que la proposition d'augmentation de 1,6 milliard d'euros à 1,85 milliard d'euros est prévue. Toutefois, compte tenu de l'intention d'intégrer de nouvelles priorités et des actions nouvelles dans le programme (telles que des initiatives sectorielles spécifiques, un fonds de mobilité et de nouveaux domaines d'intérêt du volet intersectoriel) et compte tenu des multiples défis auxquels les SCC sont confrontés, le programme doit être renforcé avec un montant beaucoup plus significatif. En outre, l'augmentation devrait être principalement utilisée pour compléter les budgets des volets traitant des taux de réussite extrêmement faibles.

3. La diversité culturelle au sens large

L'accent mis par le programme sur la diversité culturelle concerne principalement la circulation transfrontalière, notamment des œuvres audiovisuelles. Nous regrettons qu'elle n'approuve pas suffisamment des éléments essentiels de la diversité culturelle. Parmi ceux-ci, on trouve des liens interpersonnels transnationaux qui permettent la circulation des œuvres et des professionnels des arts vivants, un dialogue égal entre divers groupes sociaux, culturels et ethniques dans les villes et établissements européens. Il est aussi question de la création d'un espace « sûr », imperméable aux peurs, aux intolérances et capable d'accueillir cette diversité. Les arts et la culture sont de puissants points d'ancrage pour établir et nourrir un tel dialogue et mettre en place un tel espace.

4. La mobilité des œuvres d'art

La première priorité du volet Culturel est de « renforcer la dimension transfrontalière et la circulation des opérateurs et œuvres culturels et créatifs européens ». La « circulation transfrontalière des œuvres » est également mentionnée comme l'une des valeurs ajoutées attendues de l'Union. Toutefois, l'annexe I, qui détaille davantage les priorités, ne mentionne que la « mobilité des artistes et des opérateurs culturels et créatifs » pour le volet Culture. Nous préconisons fortement de compléter la mobilité transfrontalière des professionnels de l'art par des subventions spéciales pour la mobilité des œuvres d'art en Europe et hors Europe. Cette mobilité renforcée permettrait de faire connaître les résultats des projets de coopération dans autant de pays européens que possible, ainsi que hors UE. La circulation des œuvres d'art contribue grandement à la durabilité et à l'allongement de la durée de vie des projets artistiques et renforce la promotion de la richesse des arts européens auprès d'un large public diversifié sur le continent et par-delà ce continent.

5. Les défis auxquels font face les artistes

La liste des défis auxquels sont confrontés les SCC identifiés par la proposition de la Commission ne reflète pas suffisamment la situation sociale et économique précaire à laquelle sont confrontés les artistes dans toute l'Europe. L'un des défis auxquels les arts sont confrontés et qu'il faudrait relever est le modèle de fonctionnement fondé sur le marché. Ce modèle fonctionne au détriment du temps consacré à la recherche et à la participation du public, mais aussi au détriment de la rémunération des artistes.

6. Liberté d'expression artistique

La liberté de l'environnement médiatique est mentionnée comme l'un des domaines qui bénéficieront du soutien du futur programme. Quelle que soit sa pertinence pour la situation actuelle du journalisme et des médias en Europe et au-delà, il est frappant de constater que le programme destiné à soutenir les secteurs culturels et créatifs ne se concentre pas clairement sur la liberté d'expression artistique, de plus en plus considérablement minée dans certaines régions d'Europe. Le programme associe équitablement une réflexion critique à l'éducation aux médias et à un journalisme de qualité ; cependant, il est également essentiel de se préoccuper du pouvoir indéniable des arts pour ouvrir les esprits et encourager une réflexion critique.

7. Diversité, inclusion, accès et égalité

Nous félicitons l'ambition du programme de promouvoir l'égalité des genres qui reste un défi à relever dans la plupart des États membres de l'UE. Néanmoins, alors que nos sociétés traversent des transformations rapides, dues notamment aux migrations, au vieillissement de la population et aux conséquences sociétales de la crise financière, l'Europe d'aujourd'hui et de demain doit investir dans la construction de communautés inclusives et diversifiées. Elle doit également lutter contre toutes formes de discrimination fondées sur le genre, les origines ethniques ou géographiques, les milieux sociaux, la capacité physique, les orientations sexuelles etc. Par conséquent, le programme devrait prendre en compte la diversité, l'inclusion, l'accès et l'égalité comme valeurs directrices et conditions d'application.

8. Synergies avec d'autres politiques

Le programme indique qu'il existe « des liens forts - notamment dans les domaines du pluralisme des médias, de l'identité, des valeurs et du patrimoine culturel européens - entre le programme Europe Créative et le programme Droits et valeurs ». On ne soulignera jamais assez que les arts ont un grand pouvoir de sensibilisation et de promotion des droits et des valeurs que l'UE chérit en tant que ses piliers. D'autant plus que le rapport d'évaluation à mi-parcours de la Commission confirme que « les développements récents montrent l'importance de la créativité et de la culture pour le maintien de démocraties saines, de la diversité et d'un sens commun de l'identité européenne ». Quant aux synergies possibles entre les politiques régionales et rurales de l'Europe Créative, une grande valeur est attribuée au patrimoine culturel, au tourisme et aux industries créatives. Il est essentiel de faire figurer dans le nouveau programme que les arts jouent un rôle considérable dans la revitalisation des zones rurales et le renforcement de leur auto-identification. Par ailleurs, les pratiques artistiques participatives dotent les citoyens et les communautés défavorisés d'outils novateurs pour relever leurs défis, réfléchir sur leurs valeurs et donner vie à leurs aspirations.

9. L' accessibilité  limitée des petites organisations

Le document reconnaît que l'accès limité des petites organisations à l'Europe Créative 2014-2020 a été l'un des écueils du programme actuel lors de  sa conception. Néanmoins, il n'est pas tout à fait clair quelles sont les mesures efficaces, outre les subventions en cascade, à appliquer pour garantir un système plus équitable dans lequel des petites organisations n'ont pas à se confronter à une concurrence insurmontable face à des acteurs plus imposants. Les petits projets et les petites organisations sont très souvent les plus touchés par les problèmes sociaux les plus urgents ; ils sont aussi particulièrement flexibles, agiles et enclins à la mobilité internationale. Ils doivent donc être équitablement inclus dans le futur programme. Un volet spécial basé sur des conditions d'application plus légères pour les petites organisations et les initiatives à petite échelle devrait constituer une solution envisageable.

10. Flexibilité et élargissement du programme

Nous apprécions la proposition de doter le futur programme d'une « plus grande flexibilité », afin de l'adapter à des « circonstances imprévues ou à de nouveaux développements technologiques et sociétaux ». Toutefois, nous soulignons que les priorités du programme doivent être développées sur la base d'une vision stratégique et à long terme, visant à assurer la durabilité des projets soutenus. Nous convenons que l'apparition d'un nouveau thème dans le programme peut être ponctuelle afin de répondre aux phénomènes urgents de la société. Dans ce cas, une extension du programme nécessite un budget plus important afin de ne pas compromettre la cohérence de certaines initiatives développées dans le cadre des priorités préexistantes et la continuité d'un budget pour un objectif à long terme comme l'intégration sociale par exemple.

Le programme de financement de l'UE en faveur de la culture reste une valeur ajoutée essentielle pour soutenir le développement du secteur et la coopération durable, comme contrepoids à une Europe en voie de désintégration. C'est pourquoi nous invitons le Parlement européen et les États membres à approuver la proposition de la Commission relative au programme autonome « Europe créative » et à modifier cette proposition en tenant compte des points exposés ci-dessus.

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[1] RAPPORT DE LA COMMISSION AU PARLEMENT EUROPÉEN ET AU CONSEIL Évaluation à mi-parcours du programme Europe Créative (2014-2020)