Vers l'accès et la participation à la culture au Portugal

Share

Vous pouvez également lire cet article en anglais.

L'IETM accueillera sa prochaine réunion plénière à Porto (Portugal), en attachant une attention particulière aux « Autres centres » : les nouvelles perspectives et pistes alternatives dans les processus de production et de diffusion des arts. Cette série démontre comment le secteur artistique portugais est connecté à ce sujet.

Au Portugal, comme dans beaucoup d'autres pays, la vision générale de ce qu'est la participation culturelle - et, par conséquent, des obstacles qui s'y opposent - se limite à l'action de la visite ou de la participation. On mesure généralement l'intérêt et la participation à la culture en fonction du taux de fréquentation des musées, des monuments, des théâtres, des concerts et des bibliothèques. Selon le rapport Eurobaromètre publié en 2013 par la Commission européenne sur l'accès et la participation à la culture, le Portugal se range parmi les pays les moins bien classés du continent.

Acesso Cultura | Access Culture, dont je suis la directrice exécutive, a été fondée en 2013 en tant qu'association à but non lucratif visant à promouvoir l'accès physique, social et intellectuel à la programmation et aux lieux culturels du Portugal. Ses membres sont des professionnels de la culture et des organisations, que ce soit des théâtres, des musées, des compagnies d'arts du spectacle et des associations, qui cherchent à remplir la mission de l’organisation par des ateliers de formation, une conférence annuelle, des débats publics, des audits d'accès, des consultations et des études.  

En 2017, avec le soutien de la Fondation Calouste-Gulbenkian, Access Culture a pu organiser des rencontres d'un jour avec des professionnels de la culture dans toutes les régions du pays, afin de faire le point sur nos pratiques et nos relations avec nos communautés, ainsi que pour prendre conscience des divers obstacles à la participation à la culture, sur et hors site. Lors de la plupart de ces réunions, on a pu constater que la perception générale des obstacles se limite aux rampes et aux salles de bains adaptées : la mobilité physique. Nos collègues soulignent également les obstacles tels que le manque de ressources financières, de ressources humaines qualifiées, mais aussi d’autres obstacles comme la mentalité et le manque de connaissances précises dans tous ces domaines.

La possibilité de travailler en étroite collaboration avec nos collègues nous a permis de découvrir et, dans certains cas, de participer à un certain nombre d'initiatives en développement, qui tiennent compte des besoins et des intérêts spécifiques des communautés provenant de différentes régions du pays, et qui sont localisées loin des centres urbains. Un travail de collaboration a été entrepris pour promouvoir l'accès à la culture sur une plus grande étendue géographique.  

Le développement le plus surprenant, si l'on considère la vitesse à laquelle un certain nombre de théâtres et de compagnies ont adhéré à la cause, est peut-être l'adoption de services qui permet l’accès aux arts du spectacle aux personnes handicapées et aux personnes ayant des besoins spécifiques. Il y a eu une augmentation non négligeable du nombre de représentations qui incluent la langue des signes portugaise. Ce type de représentations est cependant encore fortement concentré dans les deux grands centres urbains du Portugal, à Lisbonne et à Porto. Le Théâtre municipal de São Luiz à Lisbonne a pris les devants en 2007, en étant la première institution théâtrale à inclure périodiquement la langue des signes portugaise dans ses productions. Le Théâtre National D. Maria II à Lisbonne lui a emboîté le pas en 2012, de même que le Théâtre National São João à Porto et le Théâtre Municipal Maria Matos à Lisbonne, depuis peu. Des festivals se sont également joints au mouvement, le premier étant le Festival international de marionnettes de Porto (FIMP), qui a lieu tous les mois d'octobre.

Au cours des trois ou quatre dernières années, l’audio-description a été présentée comme une ressource pour les centres culturels conventionnels, ce qui a entraîné une augmentation de la demande. Au Portugal, les théâtres tentent d'établir une relation avec des personnes aveugles et malvoyantes qui sont confrontées à de nombreuses difficultés lorsqu’ils doivent quitter leur foyer, mais plus encore lorsqu'ils assistent à des pièces de théâtre et à des spectacles. Compte tenu de la demande croissante, nous souhaitons nous préparer pour ce qui est à venir et nous assurer que nous aurons suffisamment d'audio-descripteurs disponibles, c'est pourquoi Access Culture organise un atelier de formation en avril 2018.     

Des séances décontractées ont été introduites en 2016 dans les théâtres et les festivals du Portugal, même si, une fois de plus, elles sont toujours majoritairement présentes à Lisbonne et à Porto. Ces séances sont celles où le théâtre, la danse, la musique et le cinéma se déroulent dans une atmosphère plus détendue et amicale, où les règles concernant le mouvement et le bruit sont moins rigides. Elles peuvent également nécessiter de petits ajustements de l'éclairage et du son du spectacle afin de mieux répondre aux besoins spécifiques de chacun, de réduire le niveau d'anxiété et de rendre l'expérience plus agréable. Les personnes atteintes d'un trouble du déficit de l'attention, de handicaps intellectuels, d'autisme et de troubles sensoriels, de la communication ou de la socialisation, ainsi que les parents de jeunes enfants, bénéficient tous de ces séances. Les deux théâtres nationaux mentionnés ci-dessus ainsi que les deux théâtres municipaux de Lisbonne ont été les premiers à s'engager dans cette voie, avec deux festivals de cinéma qui ont suivi : Doclisboa (en 2107) et MONSTRA - Festival du film d'animation de Lisbonne (en 2018). En avril 2018, Cinemas NOS, une grande chaîne de salles de cinéma, se joindra à nous.

Au cours des prochains mois, Access Culture, avec le soutien de la Fondation Millennium BCP, présentera un nouveau site web qui rassemblera toutes les programmations culturelles accessibles au Portugal. Son but est de rendre l'information facilement accessible au public, ainsi que d'inspirer et de motiver les organismes culturels qui ne se préoccupent pas encore de l'accès ou de l’investissement dans des services susceptibles d'attirer un public plus varié dans leurs salles.

Cela dit, l'accès ne concerne pas seulement le public, mais aussi les artistes. La représentation est importante : le travail des artistes handicapés doit être largement diffusé afin d'être accepté comme faisant partie intégrante de la programmation, plutôt que comme une exception. Certains jeunes pourraient même ne pas envisager une carrière dans les arts du spectacle s'ils ne sont pas en mesure d'apprécier le travail d'artistes handicapés. Le Portugal est fier d'avoir deux compagnies de danse, Dançando com a Diferença sur l'île de Madera et Vo'Arte à Lisbonne, qui travaillent avec des danseurs avec et sans handicap physique ou mental. De plus, la compagnie de théâtre CRINABEL Teatro, située à Lisbonne, travaille avec des artistes avec un handicap mental. Grâce à ces compagnies précurseures, le public peut désormais plus souvent admirer le travail de ces artistes, également sur des scènes conventionnelles, et les artistes sont également reconnus à l'étranger. 

Cultura em Expansão event at Câmara Municipal do Porto (Porto City Hall).

Évènement de Cultura em Expansão à la Câmara Municipal de Porto (Hôtel de ville de Porto).

Bien que l'accès à la culture soit un droit constitutionnel, le Portugal n'a pas de politique gouvernementale en ce qui concerne la promotion de la démocratie culturelle. Les gouvernements successifs ont cherché à « démocratiser l'accès à la culture » et le gouvernement actuel prévoit de l’exécuter en instaurant l'accès gratuit aux institutions ainsi qu’aux chaînes et aux contenus numériques.          

Dans de nombreuses régions du pays, les professionnels de la culture vont au-delà de ces mesures. De l'extrême nord à l'extrême sud, des projets comme Comédias do Minho et Lavrar o Mar visent à développer une relation plus étroite avec les communautés locales, que ce soit en tant que spectateurs ou artistes et co-créateurs. 

On ne peut pas oublier que parfois les soi-disant « centres urbains » ont leurs propres périphéries, ou bien d'autres centres. Un exemple est Cultura em Expansão, un projet promu par la municipalité de Porto dans le but de « placer l'offre culturelle là où elle devrait être, c’est-à-dire partout ».

Il y a aussi d'autres organisations qui travaillent avec un objectif concret, comme Teatro Griot, la seule compagnie de théâtre au Portugal qui travaille principalement, mais pas exclusivement, avec des artistes noirs ; Teatro Praga, qui travaille beaucoup, mais de nouveau pas exclusivement, sur les questions d'identité de genre ; et SAMP - Sociedade Artística Musical dos Pousos, qui est responsable du projet Opera in Prison.

Au début de cette année, Access Culture a encouragé la création d'un groupe de travail informel, appelé « Périphéries centrales », rassemblant des individus qui se consacrent à la création artistique en dehors des deux principaux centres urbains du Portugal. Lors de notre deuxième rencontre, nous avons discuté de ce qui nous motive et nous pousse à travailler dans ce domaine. Nous avons découvert que les gens travaillent pour avoir le droit de choisir leurs expériences culturelles, pour que personne ne décide pour eux de ce qu'ils peuvent ou ne peuvent pas voir et faire, pour qu'ils ne s'excluent pas de certaines expressions artistiques et culturelles avant de les avoir essayé, et pour que l'accès et la participation aux arts et à la culture deviennent un droit qu'ils pourront revendiquer.

Il ne fait aucun doute que les professionnels des arts du Portugal apportent leur expertise et leur énergie à la création et à la co-création d’une culture qui compte, une culture pertinente et une culture qui reconnaît la diversité humaine, la valeur de la personne et les besoins des individus. Toutefois, il y a des défis à surmonter, comme le fait que les politiques et les opportunités de financement soient limitées, tant pour les grands que pour les petits organismes culturels. Mais le travail d'accessibilité est nécessaire et, dans certains cas, il existe également des exigences légales, notamment en ce qui concerne l'accès physique à un lieu. Il est également nécessaire de diffuser plus largement notre réflexion collective sur la participation à la culture afin que davantage de régions, de villes et de personnes puissent se joindre au mouvement.

Les initiatives progressent à des rythmes différents. Elles semblent toujours aller plus vite, cependant, lorsque l'accès et l'inclusion sont au cœur de la gestion d'une organisation culturelle et non la préoccupation d'un seul membre de l’équipe. Cela dit, il est également plus facile d'identifier les lacunes et de mettre en œuvre des changements ou de nouveaux services lorsqu'un membre du personnel en est responsable, lorsque nous savons à qui l’on peut s’adresser. Les choses se sont considérablement améliorées dans certaines organisations culturelles portugaises. Nous devrions nous inspirer d'eux et créer des moments et des lieux où les expériences, les succès et les échecs peuvent être partagés. Il n'est pas nécessaire de toujours essayer de réinventer la roue.

La participation à la culture est un droit. Nous ne pouvons pas nous attendre à remplir nos obligations envers les citoyens de ce pays si nous nous limitons à quelques organismes artistiques centraux ; ne devrions-nous pas reconnaître et soutenir le travail qui est entrepris dans et avec les « périphéries ». Notre objectif devrait être de donner aux gens issus de divers milieux la possibilité de développer leur plein potentiel culturel, de devenir des agents actifs dans le domaine culturel et de devenir des citoyens plus engagés et plus exigeants de ce pays. Access Culture ainsi qu'un certain nombre de gestionnaires culturels et d'artistes au Portugal s'y sont engagés et sont déterminés à aller au-delà de la « démocratisation de l'accès à la culture », pour tendre vers une démocratie culturelle durable.

Cet article a été publié à l'origine sur HowlRound le 29 mars 2018. Lisez ici l'article original.

Maria VLACHOU
Maria Vlachou est consultante en gestion culturelle et en communication, membre fondatrice et directrice générale d'Acesso Cultura ainsi que l'auteure du blog bilingue Musing on Culture. Auparavant, elle a été directrice de la communication du Théâtre municipal de São Luiz et responsable de la communication du Pavilhão do Conhecimento - Ciência Viva (Pavillon de la Connaissance), à Lisbonne. Membre internationale de l'ISPA - International Society for the Performing Arts (2018) ; membre du DeVos Institute of Arts Management au Kennedy Center de Washington (2011-2013) ; titulaire d'une maîtrise en études muséales (University College London, 1994) ; et d’un baccalauréat en histoire et archéologie (Université d’Ioannina, Grèce, 1992). 

Do you want to be notified about our new reads? Subscribe here