Les arts vivants contemporains au Maroc : un rendez-vous manqué

Cet article est également disponible en anglais.

La musique, la danse, le théâtre, la halqa[1] ont toujours fait partie de la culture et du folklore marocains, avec leurs spécificités géographiques et la diversité de leurs expressions, séculaires ou spirituelles. Ces formes artistiques ont toujours fait partie de la vie quotidienne des marocains, des célébrations, des fêtes familiales, des cérémonies religieuses, en particulier dans les sphères privées ou dans le cadre de festivals ou moussems[2]. De plus en plus, ces formes d’arts vivants désertent la place publique, très souvent par manque de transmission à la jeune génération dû à la disparition des « anciens » et à la faiblesse de la documentation des traditions orales. Cependant, les arts vivants ont également connu une évolution moderne et contemporaine qui s’est enclenchée au lendemain de l’indépendance, dès les années 1960, de manière inégale selon les disciplines. Ainsi, la musique et le théâtre ont connu un âge d’or qui a duré plusieurs décennies, jusqu’à la fin des années 1980. Des groupes de musique (Jil Jilala, Nass El Ghiwane, Lemchaheb…) et de nombreuses troupes de théâtre ont vu le jour à cette époque, avec un succès populaire incontournable. Cet essor était en grande partie lié à l’engagement politique des artistes de cette période et au caractère subversif des créations musicales et théâtrales, accompagnant l’opposition politique durant les années de plomb (1965-1999). Cette effervescence s’est estompeée progressivement, combattue par l’Etat et le Roi Hassan II (1961-1999), qui y voyaient une menace sérieuse pour la pérennité et la puissance du régime. La danse, quant à elle, n’a pas subi cette « mutation », du moins pas à la même période. Probablement pour des raisons socio-culturelles, en rapport avec le tabou du corps, la difficulté de la mixité des genres et la perception sociale négative. En 1964, le chorégraphe et danseur Lahcen Zinoun[3] a ouvert la voie à une forme plus contemporaine de la danse. Mais il a fallu encore de longues années avant qu’elle ne s’installe dans le paysage artistique, et y imprime son empreinte.

Tout cela, dans un contexte où les politiques culturelles sont défaillantes, voire inexistantes, où les manques sont flagrants en termes d’éducation, de formation, d’accompagnement, de professionnalisation, de développement des publics, des pratiques amateurs, de soutien à la création et à la diffusion…

Déchiffrez…

Les équipements culturels ne manquent pas vraiment au Maroc : une quarantaine de maisons de la culture, autant de conservatoires[4], autour de 600 maisons de jeunes urbaines et rurales[5], une centaine de salles de théâtre / complexes culturels dont 34 dépendant du ministère de la culture[6], 2 grands théâtres en cours de construction à Casablanca et Rabat… Il existe cependant un profond dysfonctionnement à plusieurs niveaux :

  • Ressources humaines capables d’assurer la vision et la direction artistique ainsi que celles chargées de leur gestion administrative et budgétaire des lieux et leur programmation tout au long de l’année
  • Ressources techniques : ces espaces sont souvent sous-équipés (voire non équipés), le matériel ne bénéficie pas de maintenance et les techniciens responsables ne sont pas ou peu formés
  • Médiation culturelle et travail sur et avec les publics : un maillon inexistant dans les lieux d’arts vivants

Dans le secteur indépendant[7], des initiatives ont commencé à voir le jour depuis une vingtaine d’années. Encore une fois la musique était à l’avant-garde, une scène de musiques actuelles est née à la fin des années 1990 propulsant des musiciens qui se sont approprié le rock, le métal, le rap, le hip hop, le reggae à la « sauce » marocaine : musique, arrangement et paroles en darija[8]. Quelques troupes de théâtre et de cirque contemporains ont également éclos, proposant des créations originales ou des adaptations contemporaines : Dabateatr, Théâtre Nomade, Colokolo, Accroche-toi, Spectacle pour tous, Théâtre de l’Opprimé…La danse contemporaine évolue toujours plus lentement en comparaison de ses deux cousins : il y a seulement une douzaine d’années que quelques chorégraphes marocains ont investi la scène et ont commencé à y travailler de manière plus ou moins exclusive : Meryem Jazouli, Khalid Benghrib, Taoufiq Izeddiou, Bouchra Ouizguen, Ahlam Morsli…créant, formant de jeunes danseurs, organisant des festivals (« On marche » en était à sa 12ème édition en 2017), des master classes, des ateliers, des projets de coopération internationale, des créations multidisciplinaires…. L’Espace Darja dirigé par Meryem Jazouli est actuellement le seul espace strictement dédié à la création en danse contemporaine à Casablanca.

Des lieux privés de création et de diffusion pour les arts vivants ouvrent et fonctionnent, bon an mal an, au gré des ressources disponibles et des volontés politiques : Le Centre Culturel Les Etoiles de Sidi Moumen, L’uZine, La Fabrique Culturelle des anciens abattoirs, Espace Tabadoul, le Chapiteau du théâtre Nomade, la scène itinérante du Spectacle pour Tous, le Théâtre Darna à Tanger… Certains de ces centres s'autofinancent en partie (via la billetterie, les abonnements, les services tels que des cafétérias...). Le reste de leur financement provient du soutien des fondations créées dans ce but. La plupart comptent sur des subventions ou sur des projets pour fonctionner.

Plusieurs centaines de festivals, saisonniers pour la plupart, sont également organisés partout au Maroc, sous différents formats : des plus grandioses au rayonnement international (Mawazine – Rabat, Gnawa Essaouira, Musiques Sacrées – Fès), au plus locaux (Taragalte - M'Hamid El Ghizlane, Zagora), des multidisciplinaires au plus spécialisés (Jazz au Chellah – Rabat, L’Boulevart – Casablanca, Timitar – Agadir…). Les festivals reçoivent des financements de sources diverses : sponsors privés (banques, télécoms, grands groupes industriels et financiers…), subventions publiques (collectivités territoriales ou ministères) et apports en nature (catering, transport, affichage…).  Peu de festivals sont financés exclusivement par la vente de tickets. Le festival Jazz au Chellah est entièrement financé par la délégation de l’Union Européenne.

Parmi ces manifestations, moins d’une demi-douzaine concerne la danse contemporaine et une douzaine est dédiée au théâtre[9]. Le Ministère de la Culture de son côté organise 22 festivals « Arts et patrimoine »[10] à travers le Royaume, qui incluent la danse, le théâtre, la musique et d’autres formes d’arts vivants, avec un focus sur le folklore et le patrimoine.

Le nerf de la guerre

Qui finance les arts vivants au Maroc ?

Il existe trois niveaux de financements pour les activités culturelles en général au Maroc :

Institutionnel : ministères et collectivités territoriales
Le Ministère de la Culture dispose de différents programmes de soutien à la création, leur budget annuel est de 15 millions de dirhams (environ de 1,5 million d’euro) pour le théâtre et autant pour la musique et les arts chorégraphiques. Ces financements sont octroyés sur la base d’un cahier des charges, sur appel à candidatures et sélection par un jury. Depuis son lancement en 2014 et jusqu’en 2016, malgré les nombreuses critiques et défaillances, le ministère a reçu 712 propositions théâtrales (314 retenus) et 845 projets musicaux / pour les arts chorégraphiques (279 retenus)[11].
D’autres ministères (affaires étrangères, tourisme,…) ainsi que les collectivités territoriales, peuvent également soutenir les arts vivants, notamment les festivals. Il n’y a aucune donnée publique sur les montants des budgets qui y sont alloués.
D’autres mécanismes d’accompagnement ont également été mis en place récemment pour promouvoir les industries musicales, notamment : Visa For Music (Marché de la musique d’Afrique et du Moyen-Orient) et plus récemment, le MOMEX (Bureau d’Export de la Musique Marocaine). Ces deux structures sont le résultat d’un partenariat public-privé, entre le Ministère de la culture et des opérateurs privés.

Privé : de nombreuses entreprises (banques, assurances, opérateurs téléphoniques, mines…) sponsorisent, directement ou en passant par des fondations, des événements artistiques à forte visibilité. C’est essentiellement le cas pour les festivals, en particulier de musique, qui attirent un public nombreux et offrent une plateforme « publicitaire » aux sponsors. Les budgets varient largement selon l’envergure de la manifestation soutenue, allant jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’euros.

Coopération internationale : la coopération internationale est centrale dans le soutien à la création contemporaine marocaine, à la fois au niveau de la production/co-production, de la diffusion (mise à disposition de salles, contribution aux festivals) et de la formation (master classes, ateliers, stages…).
Des projets régionaux ou internationaux voient également le jour entre des artistes/acteurs culturels marocains et étrangers, financés par des programmes de coopération de l’Union Européenne, des fondations, des bailleurs de fonds indépendants, des instituts culturels européens tels que le Goethe Institut, l’Institut Français, l’Instituto Cervantes …

La formation : l’origine du monde

Apprendre la danse, le cirque, le théâtre ou la musique au Maroc n’est pas aisé, ni donné à tous. L’ISADAC (Institut Supérieur d’Art Dramatique et d’Animation Culturelle) est la seule institution publique qui forme des professionnels du théâtre, et propose des cursus variés (interprétation, jeu, dramaturgie, mise en scène, scénographie…)[12]. L’école Shemsy[13] est la seule à proposer une formation professionnelle à destination des artistes circassiens et dispose du statut d’Ecole Nationale du Cirque. Formation diplômante, reconnue par le Ministère de la Formation Professionnelle et pilotée par l'Association marocaine d'aide aux enfants en situation précaire (Amesip), Shemsy forme une quinzaine de jeunes par an. La danse et la musique n’ont pas cette « chance » : aucune école ni institut ne forme de professionnel dans ces deux disciplines. L’Institut Supérieur de la Musique et des Arts Chorégraphiques est en chantier depuis de nombreuses années. Les conservatoires proposent des cours de théâtre et de musique, le plus souvent en tant que pratiques amateurs.

Quant aux métiers « connexes », l’offre est encore rare. Il existe quelques licences et master en management/ingénierie culturel ou en médiation, proposés par des universités à Casablanca, Marrakech ou Rabat. Trop généralistes, elles ne préparent pas les lauréats à la réalité du marché et des professions. Enfin, il n’existe à ce jour aucune formation technique dédiée aux spectacles vivants (sonorisation, éclairage, régie, sécurité, plateau…).

Les professionnels, artistes, techniciens et administrateurs se forment souvent « sur le tas » au contact de leurs pairs, à l’étranger, ou en participant à des ateliers/workshops organisés en général par des associations ou des instituts culturels.

Nous n’abordons pas ici les offres privées de formation qui sont limitées et réservées à une clientèle d’une catégorie socio-économique aisée.

Arts vivants…pour qui ?

Au début et à la fin de toute cette chaîne, il y a le maillon le plus important : le public.  

Il est très difficile pour l’enfant ou le jeune de pratiquer la danse, le théâtre ou la musique comme loisir. L’école publique marocaine ne lui en donne pas la possibilité car l’éducation artistique, bien que figurant dans les programmes pédagogiques, reste facultative et manque terriblement de ressources, humaines notamment.

Une fois à l’âge adulte, en raison du manque de « préparation » par l’école, la fréquentation des manifestations artistiques, toutes formes d’arts confondues, est faible. La lecture, le fait d’aller à un spectacle, visiter une galerie ou un musée sont des pratiques quasi absentes. Les lieux de culture et d’art inspirent au public un sentiment d’intimidation en raison de leur solennité. Acheter un ticket pour un concert ou une pièce de théâtre ou un spectacle de danse est rare : seuls les entrées gratuites ou les spectacles dans l’espace public permettent d’attirer des spectateurs.

Une enquête sur les pratiques culturelles des marocains, réalisée en 2016 par l’association Racines[14],  a permis de révéler des chiffres alarmants, dont voici quelques exemples : sur les 1 200 personnes interrogées, près du tiers déclarent n’avoir aucune pratique artistique en amateur. 8% pratiquent de la danse, 6% jouent de la musique et 5% font du théâtre. Quant à la fréquentation d’événements artistiques, elle est également très faible : 58%, 80%, 81%, 73% et 54% des personnes interrogées ont déclaré n’avoir jamais assisté, respectivement, à un concert, un spectacle de danse, de cirque, de théâtre et de spectacle de rue.

Conclusion

Aborder la situation des arts vivants et de la création contemporaine marocaine ne peut se faire que dans le cadre global des politiques culturelles du pays et des différentes parties prenantes qui interviennent, à un moment ou un autre, dans la chaîne de valeurs.

Il s’agit d’abord de placer l’action culturelle, depuis l’éducation artistique à l’école jusqu’aux industries créatives, en passant par l’éducation populaire, la formation et l’accompagnement dans une optique de service public. L’Etat et les structures publiques doivent y investir de l’argent, des ressources humaines et des équipements techniques de qualité. L’investissement privé ou indépendant (entreprenariat culturel, action de la société civile, mécénat..) doit être encouragé et soutenu par des mesures incitatives. Se focaliser sur les industries créatives – pour lesquelles nous ne disposons pratiquement d’aucune statistique (% du PIB, nombre d’emplois générés, croissance…) – n’est pas prioritaire à ce stade. Elles ne devraient pas détourner l’attention des maillons de bases de la chaîne des politiques culturelles : éducation, formation, accès, liberté d’expression et de création…

L’école doit donc jouer largement son rôle dans l’éducation artistique des enfants. Et d’autres outils doivent contribuer à l’éducation populaire, comme vecteur de démocratie, de citoyenneté et de liberté (média, presse, espace public…). Les médias et la presse ont également un rôle central dans la critique, encourageant l’émulation des artistes et leur confrontation avec leur public.

Tout cela doit s’accomplir dans une atmosphère de respect des droits fondamentaux d’accès à la culture, de jouissance des arts et de liberté d’expression, pour libérer la créativité des artistes et encourager l’ouverture d’esprit du public.  

Dounia BENSLIMANE
Diplômée de médecine en 2003, elle travaille dans le champ de la culture et du développement depuis 2008. En 2011, elle dirige « La Fondation des Arts Vivants », structure de spectacle vivant, et coordonne la « Fabrique Culturelle des Anciens Abattoirs de Casablanca » de 2011 à 2013. Elle co-fonde en 2010 l'association Racines qu'elle dirige depuis 2013, et a été membre du réseau pan africain Arterial Network jusqu'en 2015. Elle suit la formation European Diploma on Cultural Projects Management de l’association bruxelloise Marcel Hicter en 2013/14.

[1] Forme la plus ancienne de théâtre traditionnel au Maroc.

[2] Fête régionale annuelle qui associe une célébration religieuse (souvent pour honorer un saint) à des activités festives (arts et traditions populaires) et commerciales.

[3] http://lahcenzinoun.com/biographie/

[4] Source : artmap.ma

[5] Source : http://www.mjs.gov.ma/sites/default/files/jeunesse/reseau_des_maisons_de...

[6] Source : http://www.minculture.gov.ma/fr/images/files/guidesalles1.pdf

[7] Désigne ici le secteur associatif, formel ou informel, qui ne bénéficie pas forcément d’une aide publique et qui n’a pas pour vocation première de générer des gains.

[8] Arabe dialectal marocain

[9] Source : artmap.ma

[10] Source : http://www.minculture.gov.ma/fr/images/files/festivalsfr2503.pdf

[11] Source : Bilan 2012-2016 du Ministère de la Culture

[12] http://www.minculture.gov.ma/fr/index.php/component/content/article?id=3...

[13] https://www.karacena.net/shems-y-ecole-nationale-de-cirque

[14] www.pratiquesculturelles.ma 

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